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23 jan 2009
Royauté et parenté chez les Minangkabau de Sumatra
Royauté et parenté chez les Minangkabau de Sumatra
Ok-Kyung Pak

[1] Le but de cet article est d‘établir que le système de mariage minangkabau constitue un « connubium asymétrique », terme inventé en 1935 par les anthropologues néerlandais de l‘école de Leyde pour décrire un système commun à toute la région indonésienne. Mais mon propos déborde le domaine de la parenté. Bien que le connubium asymétrique ait toujours été présenté comme un système matrimonial, j‘estime qu‘il est bien davantage un modèle analytique d‘un type de système social qui n‘est ni tribal ni étatique. Ce modèle est construit au moyen de l‘analyse non seulement du système de mariage, mais aussi des relations de propriété, du système des titres honori­fiques et de l‘idéologie de la royauté. En d‘autres termes, le connubium asymé­trique minangkabau n‘est pas considéré ici comme un système de parenté, mais comme un système social total.

Afin de situer cette thèse dans un discours anthropologique plus général et dans le cadre ethnographique de l‘Asie, j‘exposerai tout d‘abord brièvement les implications des résultats de mes recherches et le débat actuel sur le sujet. D‘entrée de jeu, je voudrais signaler que le connubium asymétrique minangkabau se comprend mieux lorsqu‘on se place du point d‘Ego féminin, ce qui entraîne une modification du vocabulaire anthropologique traditionnel. Ce qu‘on appelle mariage matrilatéral des cousins croisés (Leach 1968), du point de vue d‘Ego masculin, devient du point de vue d‘Ego féminin un mariage patrilatéral. De même, on doit alors parler d‘échange des hommes et non pas des femmes, et de prix du fiancé et non de la fiancée.

L‘un des points les plus controversés de l‘ethnographie des Minangkabau concerne le mariage : est-il aléatoire, c‘est-à-dire relevant de stratégies indi­viduelles, ou constitue-t-il un agencement régulier, appelé ici « connubium asymé­trique » [2] ? Une grande part de la controverse est due à une confusion termino­logique, mais l‘interprétation erronée des données y joue aussi un rôle. J. P. B. de Josselin de Jong (1977 [1935] : 169) affirma d‘abord, de manière irréfutable, que les systèmes de mariage indonésiens étaient caractérisés par un « connu­bium triadique », c‘est-à-dire une « relation d‘alliance unilatérale ». Puis Van Wouden (1968 [1935]) introduisit (a) l‘expression « connubium asymétrique ». Bien que conscient du fait qu‘en pratique les classes matrimoniales diffèrent souvent quant à leur rang social, il ne vit pas en cela un de leurs « traits essen­tiels ». Pour Van Wouden, le « connubium asymétrique » était simplement un système de connubia triadiques, quoiqu‘il désigne (b) le mariage exclusif des cousins croisés (mariage avec la fille du frère de la mère) comme le moyen par lequel le connubium asymétrique est maintenu (ibid.: 10). P. E. de Josselin de Jong (1960) considéra ces deux concepts comme descriptifs du système des Minangkabau, ajoutant toutefois que (c) de tels connubia, fondés sur le mariage exclusif des cousins croisés, étaient « circulaires », ou « circulants » (ibid. : 41, 61).

Leach a perçu une contradiction entre les concepts (a) et (c), celui-ci présup­posant la possibilité de la fermeture des cercles, alors que celui-la semble l‘exclure. Cette contradiction vient du fait que pour Leach, comme d‘ailleurs pour Lévi-Strauss, les différences de rang sont un trait essentiel du connubium asymé­trique. P. E. de Josselin de Jong (1984 : 4) a finalement avoué qu‘il n‘avait jamais sérieusement envisagé, en 1951, que le connubium minangkabau fût asymétrique au sens de Leach. Mais il y avait rencontré le mariage avec la fille du frère de la mère, certaines caractéristiques du vocabulaire de parenté, etc., ce qui le conduisit à émettre l‘hypothèse que le connubium minangkabau devait être circulaire. Leach, d‘autre part, ne douta jamais qu‘il pût être asymétrique, mais seulement qu‘il pût être circulaire. Les résultats de ma propre étude montrent qu‘il est en fait asymétrique, comportant des différences de rang social entre classes matrimoniales, sa circularité demeurant problématique. Bien que l‘on puisse défendre la circularité sur le plan de la philosophie, de l‘idéologie et des valeurs du système de la parenté minangkabau, elle est inopérante dans la mesure où ce système commence à s‘approcher du type étatique.

L‘une des raisons pour lesquelles l‘hypothèse de P. E. de Josselin de Jong n‘a jamais fait l‘unanimité parmi les chercheurs tient au fait que personne, pas même parmi ses partisans, n‘a encore présenté de données décrivant méthodiquement le système de mariage minangkabau et illustrant son fonc­tionnement. Ainsi cette hypothèse fut-elle ébauchée à partir d‘un modèle théo­rique (et non pas empirique) et le débat qui s‘y greffa et s‘est amplifié au cours des trente-cinq années suivantes n‘a jamais réellement donné lieu à un examen des généalogies et des relations matrimoniales de la population concernée. Une autre des raisons expliquant que l‘existence du connubium asymétrique demeure hypothétique et a été tant débattue est que le concept de connubium asymé­trique est un modèle analytique, ou « interprétatif », et non un modèle spontané [3] .

P. E. Josselin de Jong serait d‘accord avec moi sur ce point, mais sur ce point seulement. Mon modèle diffère considérablement du sien, et d‘abord quant à son fondement épistémologique : tel que présenté ici, le connubium asymé­trique repose sur les généalogies et les relations matrimoniales de la population totale d‘un village, soit 56 matrilignages qui sont autant d‘unités échangistes [4] . Ces généalogies remontent jusqu‘à huit générations, ce qui représente approxi­mativement 1 000 personnes et 500 mariages endogames au village sur le total des 700 que j‘y ai relevés pour les 150 dernières années. Deuxièmement, mon interprétation du connubium asymétrique minangkabau est différente de celle de Josselin de Jong. Mon modèle est fondé sur une distinction théorique entre le connubium asymétrique d‘une part, le mariage matrilatéral des cousins croisés (MMCC) ou échange généralisé, d‘autre part ; pour Josselin de Jong, ces deux expressions sont synonymes. Selon moi, au contraire, il était erroné de pré­sumer que connubium asymétrique, connubium circulant, MMCC et échange généralisé étaient synonymes et interchangeables [5] .

A mon avis, la confusion des termes a masqué une importante différence entre deux structures sociales : l‘une dite « échange généralisé » (au sens lévi­straussien), combinée au MMCC ; et l‘autre dite « connubium asymétrique », impliquant la prise en compte du rang socio-politique. La première est formée par des mariages reposant sur les relations de parenté ; la seconde, par des mariages contractés conformément aux rangs des parties prenantes.

Ces deux types de société s‘opposent notablement. Le premier type corres­pond à la société « tribale » : la population y est limitée, le pouvoir politique n‘est pas centralisé et les mariages sont essentiellement contractés entre parents ; ce type de société se rapproche de ce que L. Berthe (1970) appelle l‘« Indonésie périphérique ». Le second est celui de la société « étatique », ou « quasi éta­tique », où les relations de propriété se sont développées, le système politique est centralisé et les mariages sont contractés non plus entre parents, mais, comme on le verra plus loin, conformément aux rangs sociaux des partenaires ; ce type de société se rapproche de ce que Berthe (ibid.) appelle l‘« Indonésie centrale ».

Il existe dans ce second type de société une certaine préférence pour le mariage des cousins croisés (matrilatéral, particulièrement), comme on le constate chez les Minangkabau. Cela tient non pas à ce que les cousins croisés constitueraient une catégorie de parents préférentielle, mais plutôt à la possibilité de renouve­ler par un tel mariage les relations matrimoniales avec des partenaires de haut rang. En effet, au cas où le mariage patrilatéral des cousins croisés (MPCC) offre une telle possibilité, il sera aussi utilisé, ce qu‘on constate chez les Minang­kabau. En d‘autres mots, le système social des sociétés de ce type est structuré non plus par le mariage, mais par le souci du rang économique et politique, exprimé dans la langue locale comme la reproduction du « bon sang », lien avec un ancêtre prestigieux. La société minangkabau appartient à ce type et, en ce sens, son système est caractérisé non par l‘échange généralisé mais par le connubium asymétrique ; il est fondé sur la présence de différences formelles de statut.

Kemp (1980) a déjà mis en doute la validité de l‘hypothèse selon laquelle l‘ « échange généralisé » est nécessairement fondé sur le mariage matrilatéral des cousins croisés (ibid.: 65). Son argumentation repose sur l‘analyse des pra­tiques matrimoniales des cours du Siam et de Malaisie au XIXème siècle, où les mariages étaient principalement contractés en fonction du rang ou de la distance généalogique par rapport au roi, ce qui à certains égards, « constituait un système d‘échange généralisé, dans lequel les femmes d‘un rang donné devaient épouser un homme de rang égal ou supérieur au leur, et dont on peut dire qu‘il était organisé en termes de relations hiérarchiques entre les groupes » (ibid.). Autrement dit, Kemp emploie le terme d‘échange généralisé au lieu de celui de connubium asymétrique, mais il désigne en fait le phénomène nommé ici connubium asymétrique. Ses données sont similaires aux données

Pour Leach (1952), voilà précisément une raison pour laquelle il ne peut y avoir de « connubium circulant » (échange généralisé) chez les Minangkabau. L‘autre est que le mariage patrilatéral des cousins croisés (MPCC) n‘y est pas prohibé. L‘absence de cette prohibition implique selon lui l‘impossibilité d‘une règle de mariage des cousins croisés et, par conséquent, du connubium circulant lui-même. J‘admets que le MPCC puisse être incompatible avec l‘idée qu‘un système soit doté d‘une règle de MMCC ou soit un connubium circulant ; mais on verra plus loin que le MPCC n‘est pas en contradiction avec le connubium asymétrique. Dans celui-ci, les deux modalités du mariage des cousins croisés sont préférentielles. Plus précisément, ce sont les mariages matrilatéraux qui prédominent parmi les mariages asymétriques, alors que l‘une ou l‘autre modalité peut être préférentielle dans les mariages symétriques ; ce dernier point sera développé.

Le modèle du connubium asymétrique doit être retenu, car il rend parfaitement compte de régularités frappantes des données minangkabau. De plus, des données provenant d‘autres sociétés de l‘Asie du Sud-Est montrent que ce modèle permet la description la plus juste de la structure et de la reproduction de maintes sociétés de cette région au XIXème siècle. Ces sociétés pour la plupart semblent obsédées par le rang (indonésien : derajat). L‘obsession du statut décrite par Geertz (1973) à propos du combat de coqs balinais n‘est ni particulière, ni une force motrice unique à Bali, comme il l‘affirme ; elle est plutôt un syndrome régional produisant un type précis de structure sociale caractérisée par le connu­bium asymétrique.

Kemp (1980) a déjà mis en doute la validité de l‘hypothèse selon laquelle l‘ « échange généralisé » est nécessairement fondé sur le mariage matrilatéral des cousins croisés (ibid.: 65). Son argumentation repose sur l‘analyse des pra­tiques matrimoniales des cours du Siam et de Malaisie au XIXème siècle, où les mariages étaient principalement contractés en fonction du rang ou de la distance généalogique par rapport au roi, ce qui à certains égards, « constituait un système d‘échange généralisé, dans lequel les femmes d‘un rang donné devaient épouser un homme de rang égal ou supérieur au leur, et dont on peut dire qu‘il était organisé en termes de relations hiérarchiques entre les groupes » (ibid.). Autrement dit, Kemp emploie le terme d‘échange généralisé au lieu de celui de connubium asymétrique, mais il désigne en fait le phénomène nommé ici connubium asymétrique. Ses données sont similaires aux données minangkabau.

Le matériel minangkabau présente un intérêt particulier, car le connubium asymétrique, produit des cours de nombreuses sociétés de l‘Asie du Sud-Est (par exemple, en Thaïlande, en Malaisie et à Bali) fondé sur la hiérarchie, se retrouve au niveau du village, loin de la cour mais en constante référence à celle-ci [6] . En outre ce qui est souvent appelé « échange généralisé », ou mariage matrilatéral des cousins croisés (MMCC), existe dans des sociétés « plus simples », alors qu‘on retrouve le connubium asymétrique chez les Minangkabau ; les données minangkabau, provenant d‘une société « quasi étatique », nous obligent à reconsidérer le contenu socio-politique du connubium asymétrique indépen­damment du MMCC.

Avant d‘aller plus loin, il serait utile que je présente brièvement le pays minangkabau et le village où j‘ai recueilli mes données.

LE CADRE PHYSIQUE ET CULTUREL

Les Minangkabau, souvent appelés Minang, sont l‘un des nombreux groupes ethniques repartis sur les quelque 13 600 îles qui forment le territoire de la Répu­blique d‘Indonésie. Ils vivent sur la côte ouest de Sumatra qui, avec l‘archipel de Mentawai, constitue la province de Sumatra ouest, l‘une des huit que compte l‘île. La population de cette province était, en excluant Mentawai, approxima­tivement de trois millions d‘habitants en 1977 (Statistik Indonesia 1977-1978), dont environ 80% vivant de l‘agriculture (Scholz 1980: 10). Bien que la rizi­culture soit la principale activité agricole et de subsistance, on y trouve aussi des cultures commerciales : piment, café, cannelle, clou de girofle, muscade et arachide ; certains villages ont leur propre spécialité : pêche, ferronnerie, orfèvrerie, tissage ; toutes n‘ont qu‘une importance locale (Scholz : 1980 ; Kahn 1975, 1980).

Le pays minangkabau se divise, géographiquement et culturellement, en deux régions : les hautes terres (darek) et la côte (rantau). C‘est dans un village des hautes terres, centre de la civilisation minangkabau, que j‘ai mené mes recherches de 1979 à 1981 [7] .

Le jorong de Biaro est le chef-lieu du Nagari Biaro Gadang, qui en comprend six et dont la population totale s‘élève à 5 400 habitants (recensement indoné­sien d‘octobre 1980). Celui de Biaro compte 1 360 habitants (ibid.) que l‘on peut répartir, du point de vue sociologique, en trois grandes catégories : les habitants originels, les nouveaux arrivants (venus des villages voisins) et les fonc­tionnaires civils (amenés, par leur travail, à s‘établir à Biaro). Les premiers pour la plupart vivent près les uns des autres, dans l‘agglomération principale, les seconds au milieu des rizières. Les fonctionnaires civils résident dans l‘agglo­mération principale, soit qu‘ils y louent des maisons, soit que le gouvernement construise des résidences sur des terrains qu‘il achète aux villageois. La popula­tion qui retiendra surtout mon attention est celle des habitants originels, au nombre de 982 (l‘année du recensement).

Ces 982 individus sont groupés en 56 matrilignages (kaum) groupés à leur tour en 19 sous-clans (hindu), puis en 8 clans (suku). Les huit clans se divisent en moitiés (lareh) appelées respectivement Koto-Piliang et Bodi-Caniago. Le matrilignage est l‘unité de base de la vie villageoise : il est pourvu d‘« une pro­priété », d‘« un titre » et d‘« un cimetière » ; il est aussi l‘unité échangiste des partenaires matrimoniaux.

Les 56 matrilignages de Biaro se répartissent en quatre rangs d‘après les titres :

Rang

Titre

panghulu basuku

(chef de clan)

panghulu bahindu

(chef de hindu)

panghulu dibawah paruik

(chef au-dessous du nombril)

kamanakan dibawah lutuik

(neveu au-dessous du genou)

Tableau. 1. Répartition des 56 lignages de Biaro en rangs.

Le principe de la distribution des titres semble être que chaque sous-clan (hindu), constitué de plusieurs matrilignages (kaum) ordonnés hiérarchiquement, est représenté par un homme (chef) du lignage supérieur détenant le titre de panghulu bahindu [8] . Parmi les panghulu bahindu, certains sont considérés comme supérieurs et ce sont eux qui portent le titre de rang 1, panghulu basuku. Quant au titre de panghulu dibawah paruik, il est porté par le représentant de chacun des matrilignages cadets, à l‘exception des lignages d‘(ex)-esclaves, qui occupent le dernier rang.

Dans ce système politique, le rang du chef le plus élevé implique non pas un pouvoir accru mais un prestige plus grand. Il est donc plutôt similaire à la position de chef de village décrite par Leach (1964) et Friedman (1979) à propos des Kachin. Le prestige du chef de rang 1 est justifié idéologiquement par la prétention de son lignage à un lien généalogique avec le roi minang­kabau, les frères fondateurs mythiques ou les rois hindous (qui figurent comme ancêtres mythiques dans le récit des origines). La position et le prestige du chef dans l‘économie politique peuvent être décrits, moyennant certaines modifica­tions, à l‘aide du modèle général de la reproduction des groupes tribaux de l‘Asie du Sud-Est développé par Friedman : « La caractéristique du modèle réside dans sa façon de lier les prestations cérémonielles, la distribution du surplus, à la structure de parenté [...] L‘élément moteur du système est non pas l‘échange matrimonial en soi mais une combinaison de l‘alliance et des céré­monies distributives. Le préalable au fonctionnement du système est la produc­tion d‘un surplus par le lignage. Ce surplus est relié au prestige au moyen des fêtes, c‘est-à-dire par la distribution aux membres de la communauté. Le pres­tige est transmis aux filles sous la forme d‘une augmentation du prix de la fiancée, exprimé en richesses telles que le bétail, qui permet de reconstituer ou d‘accroître le cheptel de l‘instigateur de la fête [...] La polygamie est l‘une des principales sources d‘approvisionnement de la maisonnée en main-d‘œuvre additionnelle » (ibid.: 37-38).

Chez les Minangkabau, les épouses et les filles mentionnées dans ce texte sont remplacées par des maris et des fils, car ce sont les hommes qui sont échangés. Chez eux, en outre, le surplus permet aux femmes d‘obtenir des maris de haut rang (l‘accent étant placé sur leur qualité et non leur quantité), ce qui nécessite le paiement d‘un prix du fiancé élevé. Les fils de ces maris de haut rang sont des partenaires matrimoniaux très recherchés qu‘on invite à plusieurs reprises, chaque fois moyennant un fort prix. Le prestige de ces fils attire donc les brus qui constituent un réservoir de main-d‘œuvre, nombre d‘entre elles devenant métayères d‘une soeur ou de la mère de leur mari. Ces facteurs permettent la production d‘un surplus, la tenue des fêtes, etc.

Comme Friedman le fait justement remarquer, le « caractère de rétroaction positive de ce processus est le fondement de la hiérarchisation » (ibid.: 38) ; le mécanisme qui perpétue et multiplie les rangs est le système d‘alliance commu­nément appelé connubium asymétrique. Donnant un bref aperçu de celui-ci, les Minangkabau disent que le plus désiré des maris est un homme de « bonne semence » (bibit yang baik), c‘est-à-dire de haut rang, et qu‘idéalement une femme devrait épouser un homme de rang supérieur au sien afin de donner de la bonne semence à ses enfants. Ainsi les femmes de l‘aristocratie des lignages de rang 1 n‘épousent que des hommes de même rang, ne trouvant personne de rang supérieur. Les femmes des lignages de rang 2 espèrent épouser des hommes de rang 1, sinon de rang 2, mais jamais de rang 3 ou 4 (celui des esclaves). Comme par le passé, les esclaves ne se marient encore qu‘entre eux.

D‘après la structure qui se dégage des 514 mariages endogames contractés à Biaro, échelonnés sur quatre à huit générations au cours des cent cinquante dernières années, les villageois distinguent au moins cinq groupes matrimoniaux de rang différent quant à leurs préférences matrimoniales ; les mariages entre lignages appartenant à des groupes matrimoniaux différents forment un connu­bium asymétrique, ce qu‘on verra plus loin de façon plus détaillée.

DÉFINITION DES GROUPES MATRIMONIAUX

Les Minangkabau pratiquent deux types de système d‘alliance : les connubia symétrique et asymétrique [9] . Je parlerai de connubium symétrique pour désigner tout groupe de lignages qui contractent ou pourraient théoriquement contracter entre eux des échanges matrimoniaux bilatéraux. De ce point de vue, donc, la société de Biaro tout entière est divisible en un certain nombre de connubia symétriques et c‘est à l‘intérieur de tels connubia que les femmes de l‘aristocratie (le rang supérieur) et de la classe des esclaves (le rang inférieur) peuvent respectivement trouver leurs maris appartenant à des lignages de même rang. On verra plus loin qu‘il subsiste seize lignages d‘esclaves et trois de l‘aristocratie.

Tous ces connubia, excepté celui que forme la classe des esclaves, entretiennent aussi entre eux des relations asymétriques déterminées par un ordre des rangs qui n‘est jamais complètement explicité, mais que l‘analyse peut reconstituer. En un sens analytique, donc, on peut dire de ces groupes matri­moniaux qu‘ils sont les parties constituantes d‘une unité sociale plus vaste, englo­bant tous les habitants de Biaro (autres que les arrivants et les descendants d‘esclaves), qu‘on peut appeler connubium asymétrique. Autrement dit, ce connu­bium asymétrique consiste en un certain nombre de groupes matrimoniaux comprenant chacun un connubium symétrique. Le terme groupe matrimonial tel qu‘employé ici ressemble à celui de « classe matrimoniale » utilisé par Leach (1964) dans sa description du système des Kachin, quoiqu‘il y ait entre les deux certaines différences importantes.

II s‘ensuit, par définition, que les groupes matrimoniaux n‘entretiennent entre eux que des relations de mariage asymétriques ; ils fondent ces relations sur leur perceptions [10] respective des différences de rang politique (derajat), exprimé chez les Minangkabau par les titres. En pratique, ces différences correspondent souvent à des écarts de richesse (foncière), ce qui sera démontré plus loin. Les lignages qui se considèrent de rang égal contractent entre eux des unions symé­triques et, avec ceux qui se perçoivent comme étant de rang différent, des unions asymétriques. Afin de construire un modèle du connubium asymétrique de Biaro, j‘ai dû déterminer les bases de la formation des groupes matrimoniaux, c‘est-à-dire la manière dont chaque lignage se définit comme égal, supérieur ou infé­rieur aux autres.

Il ne m‘a pas été trop difficile d‘identifier quels lignages se considéraient comme égaux ou contractaient des unions symétriques. II a été beaucoup plus délicat d‘amener chaque lignage à se déclarer supérieur ou inférieur à d‘autres lignages avec lesquels ils peuvent ou non contracter des unions, et ce, bien que divers indices suggèrent l‘existence d‘une hiérarchie des groupes matrimoniaux liés par des unions asymétriques. Par contre, il n‘a pas été trop difficile non plus d‘amener les villageois à énoncer leur rang par rapport aux lignages aristo­cratiques, dont la supériorité est plus ou moins acceptée. Mais, par rapport à d‘autres lignages, les villageois sont beaucoup plus réticents à se situer : ils disent que chacun connaît dans son cœur les partenaires permis, mais ils n‘en parlent pas explicitement.

La découverte des groupes matrimoniaux étant à la base de la construction de mon modèle du connubium asymétrique minangkabau, la méthode par laquelle j‘y suis arrivée est d‘une importance capitale ; ce sujet nécessiterait toutefois un article distinct. Je n‘en exposerai que les principes, mon but étant ici de démontrer que le connubium asymétrique minangkabau est indépendant du mariage matrilatéral des cousins croisés.

LES RÈGLES DE MARIAGE DU CONNUBIUM ASYMÉTRIQUE

D‘abord, je montrerai brièvement‘ l‘existence du connubium asymétrique au niveau des règles de mariage, dont je définis le système comme suit : a) les agents de la transaction ne sont pas des individus mais des groupes constitués tels que les lignages ; b) le groupe donneur ne peut directement échanger des partenaires matrimoniaux avec aucun autre groupe échangiste ; c) les groupes donneurs d‘hommes sont supérieurs aux groupes preneurs.

Tableau 2. Mariages au sein de la moitié Koto-Piliang.

a). L‘échange entre « groupe constitué

La langue minangkabau ne dispose pas d‘expressions telles que donneur(euse) d‘hommes ou preneur(euse) d‘hommes, bien que le terme bako (famille du père) désigne l‘entière catégorie des donneurs et celui de anak pisang (enfants des hommes du lignage), celle des preneurs. Or bako désigne aussi la famille res­treinte d‘un homme marié à une femme du lignage et anak pisang, les enfants d‘une femme mariée à un homme du lignage. Autrement dit, ces deux termes sont porteurs d‘une multiplicité de messages qui dépendent du contexte de l‘usage minangkabau. C‘est ce qui a conduit certains anthropologues à nier « l‘échange entre groupes constitués » [11] .

Le rang matrimonial d‘une femme (comme celui de son lignage) n‘est pas déterminé uniquement par le rang de ses bako et anak pisang primaires, mais aussi par celui du membre le plus humble de la catégorie de ses bako, au sens le plus large, et, inversement, par celui du membre le plus élevé de la catégorie des anak pisang, au sens le plus large, de son lignage. Son rang matrimonial dépend, donc, de celui du plus humble des lignages duquel son propre lignage acceptera un homme et de celui du plus élevé auquel il réussira à en donner un.

b). Flot unilateral des hommes entre les groupes

Les hommes ne sont normalement pas échangés entre deux groupes, à moins que ceux-ci soient de rang égal. Le pantun minangkabau ci-dessous, tiré d‘un récit populaire intitulé Sutan landjungan [12] , exprime la règle du flot unilatéral des hommes en comparant la difficulté rencontrée par un homme désirant épouser une femme de rang supérieur au sein à celle de remonter un cours d‘eau.

Lah patang hari dek agak         

C‘est déjà le soir

Lah liek sawah dek karasan

La rizière est en friche, car la terre est trop dure.

Kok ilir galah sarantak

Il est facile de suivre le courant

mudiknyo nyato sadjungan      

À l‘évidence, le remonter est difficle

La fréquence statistique des différents flots unilatéraux de maris est donnée plus loin (cf. tableau 2, 3, 4).

c). Relations sociales asymétriques entre donneurs et preneurs

La règle de l‘asymétrie des relations sociales se manifeste dans plusieurs contextes différents mais je n‘en mentionnerai ici que quelques-uns [13] . Il est généralement entendu que l‘on doit plus de respect au donneur (bako ou sumando) qu‘au preneur (anak pisang ou pasumandan) [14] , et la relation avec celui-là est plus intense. Les Minangkabau expriment ainsi cette idée : la rela­tion d‘une femme avec la mère de son mari (la donneuse) est « lourde » (berat), alors qu‘avec la femme de son fils ou de son frère et leurs enfants, elle est « légère » (ringan). Le caractère asymétrique de ces relations transparaît aussi dans le vocabulaire même : les donneurs y sont appelés « groupe du père » et les preneurs « enfants ». En outre, lors des fêtes (comme le mariage), on attend des preneurs qu‘ils accomplissent plusieurs tâches telles que la cuisine (pour les femmes) et le service (pour les hommes, lors de réunions exclusivement masculines) ; on ne l‘attend pas des donneurs.

La règle selon laquelle la mariée doit revêtir un costume cérémoniel compli­qué pour témoigner son respect envers le lignage du marié et le port de cos­tumes cérémoniels presque simples par les femmes de ce dernier lignage mani­festent aussi l‘asymétrie de la relation entre donneurs et preneurs d‘hommes.

Comme on l‘a vu, la règle du connubium asymétrique minangkabau est indé­pendante d‘une quelconque règle préférentielle du mariage matrilatéral des cousins croisés. Mais cela ne signifie pas que la règle du mariage des cousins croisés soit inexistante. Je montrerai que, contrairement à l‘opinion de Leach, les deux types de mariage des cousins croisés peuvent coexister et je discuterai leurs rôles respectifs dans le connubium asymétrique minangkabau.

PRÉSENCE ET RÔLE DU MARIAGE DES COUSINS CROISÉS DANS LE CONNUBIUM ASYMÉTRIQUE

Bien que P. E. de Josselin de Jong qui le premier présenta l‘hypothèse du connubium asymétrique chez les Minangkabau, et dont partisans comme oppo­sants semblent s‘accorder pour dire que le mariage matrilatéral des cousins croisés et le connubium asymétrique sont synonymes [15] , une distinction théorique entre ces deux règles paraît nécessaire, à tout le moins pour la simple raison de prin­cipe que la seconde peut exister sans la première. C‘est uniquement lorsque le nombre des lignages disponibles pour le connubium asymétrique est stricte-ment limité que les cousins croisés deviennent de fait des partenaires matrimo­niaux nécessaires, sans qu‘ils soient pour autant l‘objet d‘une préférence sur des partenaires de haut rang venant de lignages non apparentés.

Les expressions suivantes reflètent la préférence des Minangkabau pour les mariages asymétriques. Par exemple, une femme de haut rang de Biaro exprime ainsi l‘importance du connubium asymétrique et sa préférence à son égard : « Peu importe ce qu‘il [le candidat masculin] est ; qu‘il soit ingénieur ou méde­cin, s‘il n‘a pas de ‘bonne semence‘ (bibit yang baik), il n‘est d‘aucune uti­lité. » La préférence pour un homme de haut rang, généralement décrit comme un « homme de sang blanc » (urang darah putiah) et dans certaines régions comme un « homme [d‘une maison] à sept marches » (urang janjang tujuah) ainsi que l‘existencedans la région de Padang Pariaman de différents « prix du fiancé » (uang jemputan et uang hilang) selon le rang politique des hommes reflètent aussi la préférence pour les mariages asymétriques.

A cette dernière préférence s‘en ajoute une autre pour le mariage des cou­sins croisés qui sont pour les Minang des partenaires matrimoniaux souhai­tables et ce, qu‘ils soient de la lignée patrilatérale ou matrilatérale. Pour ces deux catégories de cousins un seul terme d‘adresse est employé à Biaro, padi abuan (jeune plant réservé pour les semis). L‘expression « inviter le neveu du père » (manjapuik kamanakan ayah) désigne le MPCC (f), alors que le MMCC (f) est appelé « inviter le fils de l‘oncle maternel » (manjapuik anak mamak). Du point de vue d‘Ego masculin, le premier est appelé « aller chez la fille de l‘oncle maternel » (pulang ka anak mamak), c‘est-à-dire MMCC (m), et le second « aller chez la nièce du père » (pulang ka kamanakan ayah), c‘est-à-dire MPCC (m) [16] . Le caractère préférentiel du mariage des cousins croisés a été interprété de diverses façons par les anthropologues. P E. de Josselin de Jong (1960: 63) mentionne qu‘en dépit du fait que les deux types sont acceptables de nos jours, le MMCC (m) est « le mariage vraiment idéal ». Il semble donc considérer le MPCC (m) comme un développement tardif. Junus en est d‘accord, alors que Benda-Beckman (1979 : 297) pense le contraire : le MPCC (m) aurait été « une forme plus largement utilisée » et le MMCC (m) serait une forme de développement récent. Mais, d‘après Thomas, les deux types de mariage des cousins croisés ont toujours joui du même degré de préférence.

Deux questions se posent donc : quelle est la signification de la préférence pour le mariage des cousins croisés dans le connubium asymétrique ? Le MMCC est-il compatible avec le MPCC ? Un examen de la pratique minangkabau des unions de cousins croisés montre qu‘elle est essentiellement un moyen de contrac­ter des mariages asymétriques. Du point de vue d‘Ego féminin, le MPCC est hypergamique (connubium asymétrique), le neveu du père lui étant en principe supérieur pourvu que la mère ait respecté la règle d‘hypergamie. D‘autre part, le MMCC (f) sert aux mariages entre partenaires de rang égal (connubium symé­trique) ; il sert aussi parfois à corriger des mariages ayant transgressé la règle d‘hypergamie et maintient ainsi la relation d‘alliance déjà établie avec le parte­naire de rang supérieur [17] . C‘est dans cette perspective qu‘« une préférence minangkabau pour le mariage des cousins croisés » – souvent constatée (Jos­selin de Jong 1960: 63 ; Thomas 1979 : 95 ; Benda-Beckman 1979: 100) – devrait être comprise. Les données statistiques présentées plus loin montrent que le MPCC (m) est plus rare que le MMCC (m), ce qui est peut-être un reflet fidèle de la force relative des idéologies de la symétrie et de l‘asymétrie chez les Minangkabau.

Il est vrai que les mariages de cousins croisés sont statistiquement non significatifs [18] , mais ils sont, historiquement et même encore aujourd‘hui, d‘une grande importance structurale ; pour certains lignages, ils sont un moyen efficace de maintenir ou de reproduire des générations durant des échanges matrimoniaux avec les mêmes partenaires. J‘évoquerai brièvement ce que j‘entends par l‘impor­tance structurale du MMCC (m).

En suggérant que les idéologies du MPCC (m) et du MMCC (m) peuvent coexister dans une même société, je n‘avance rien de neuf. Ce point a déjà été discuté par Lévi-Strauss. La raison pour laquelle je développe à nouveau le même argument est que les anthropologues n‘ont jamais cessé de soutenir l‘impossibilité de la coexistence de ces deux formes de mariage dans une société, coexistence attestée chez les Minangkabau.

Comme on l‘a vu au niveau des règles de mariage, la préférence pour le MMCC (m) n‘est pas le fondement du connubium asymétrique ; elle est cepen­dant l‘un des nombreux codes du discours sur sa structure. Considérons par exemple le rôle du MMCC (m) dans la « règle des cinq générations » chez les Minangkabau [19] . Le MMCC (m) serait alors un code du discours local justi­fiant la reproduction du connubium asymétrique par le renouvellement de la relation d‘alliance entre groupe donneur et groupe preneur au terme de la vie du lignage, laquelle n‘excède généralement pas cinq générations. Dans de tels partenariats, la force des liens affectifs et l‘importance du code du cousinage comme ciment de ceux-ci ne font aucun doute.

Supposons par exemple la scission d‘un lignage A en deux sous-lignages Al et A2 à la cinquième génération. Al et A2 ne reconnaîtront plus l‘ancêtre commun à la cinquième génération, ancêtre qui unissait leurs segments respectifs en un même lignage. Chaque segment devient un sous-lignage avec son ancêtre propre, cadette de l‘ancêtre commun, mais aînée de la génération ayant décidé la scis­sion. Par exemple, X pour Al et Y pour A2. Supposons maintenant qu‘une femme d‘un lignage B ait épousé un homme du sous-lignage A2 avant la scission 1.


Rôle structural du MMCC (m)

dans la « règle des cinq générations » du connubium asymétrique.

À moins que le lignage B ne renouvelle sa relation d‘alliance avec le sous-lignage A2 avant que se soient écoulées cinq générations, au plus tard avant la scis­sion 2, il lui sera devenu étranger et aura perdu toute prétention à une relation d‘affinité avec lui lorsque se sera produite la scission 2. Donc, si le lignage B souhaite garder le lignage de statut supérieur A comme partenaire matrimonial (hautement recherché), il sera obligé de contracter un nouveau MMCC (m) avec le sous-lignage A2 avant que se soient écoulées les cinq générations suivant son premier contrat de mariage avec A.

Il ressort que la qualité du MMCC (m) dans le connubium asymétrique n‘est pas sa fréquence, mais son rôle dans le renouvellement régulier des mariages asymétriques. C‘est peut-être l‘une des raisons expliquant que sa fréquence soit faible, même quand cette forme de mariage joue un rôle structural crucial [20] .

La distinction théorique entre le connubium asymétrique et le MMCC (m) entraîne une conséquence importante pour la compréhension de la structure sociale minangkabau. Mon analyse souligne que les Minangkabau, dans leur discours, présentent leur système de mariage comme une structure élémentaire, c‘est-à-dire comme un échange restreint au sens

lévi-straussien, alors que leur idéologie manifeste aussi, souvent, une préférence pour l‘asymétrie comme telle. Lorsque survient une contradiction entre ces deux ensembles de règles, l‘insis­tance porte plus sur l‘asymétrie que sur la relation de cousinage. Les statis­tiques de la pratique matrimoniale des habitants de Biaro présentées dans la section suivante indiquent que c‘est le mariage asymétrique et non le mariage des cousins croisés qui est à la base du connubium asymétrique minangkabau. Je ferai donc l‘hypothèse que le système est en train de passer d‘une structure élémentaire à une structure complexe, ou, selon Berthe (1970), que la société minangkabau est en transition, passant du type « périphérique » au type « central ».

IDENTIFICATION DES GROUPES MATRIMONIAUX

Il reste maintenant à définir la façon dont la pratique matrimoniale constitue le connubium asymétrique ; le premier pas est d‘en identifier les unités consti­tuantes. Je montrerai qu‘un connubium (ou un ensemble de groupes contrac­tant des mariages entre eux) est fait d‘un certain nombre d‘unités échangistes qui tendent à établir entre elles des alliances permanentes en fournissant des prestations répétées de partenaires matrimoniaux au groupe preneur d‘hommes.

Comme les Minangkabau ne sont pas conscients que leur pratique matri­moniale constitue un système de connubium asymétrique, l‘identification des groupes matrimoniaux est laissée à notre discrétion. Voici comment j‘ai décou­vert ces groupes : j‘ai recueilli pour chaque lignage autant de règles matrimo­niales que possible, énoncées explicitement chez certains lignages, mais observées dans la pratique pour la totalité des cinquante-six lignages.

J‘en ai tiré dix règles générales qui aident à l‘identification des groupes matrimoniaux. Ces règles sont : 1) endogamie de village ; 2) endogamie des moitiés, la moitié de Koto-Piliang étant classée comme supérieure à celle de Bodi-Caniago ; 3) endogamie des esclaves, sans considération des distinctions de moitié ; 4) endogamie des femmes de l‘aristocratie ; 5) hypergamie féminine fondée sur le rang du lignage tel qu‘indiqué par son titre de panghulu ; 6) modération dans l‘hypogamie masculine ; 7) préférence pour les cousins a) réels ou b) classificatoires ; 8) préférence pour la proximité spatiale ; 9) polygynie ; 10) définition du rang matrimonial d‘un lignage par ceux du « plus humble » de ses donneurs et du « plus élevé » de ses preneurs.

La logique qui sous-tend toutes ces règles, à l‘exception de la huitième, est celle du rang, comme en témoignent les comportements et le discours. Même lorsqu‘il y a transgression de ces règles, l‘examen de chaque cas révèle que les limites du respect de la hiérarchie des rangs ne sont jamais franchies. Voyons maintenant ces règles une à une.

L‘endogamie de village (règle 1) dessine les limites de l‘univers matrimonial, constitué de cinquante-six lignages.

L‘hypergamie féminine conformément au titre (règle 5) devrait normalement entraîner l‘existence de quatre groupes matrimoniaux, la population villageoise étant distribuée selon les quatre rangs décrits antérieurement.

L‘endogamie des moitiés (règle 2) devrait entraîner l‘existence de quatre groupes dans la moitié de Koto-Piliang et de trois dans celle de Bodi-Caniago, le titre de panghulu basuku n‘étant détenu que par les quelques lignages de Koto-Piliang prétendant à l‘aristocratie.

Comme on le verra, les groupes matrimoniaux sont quasiment constitués d‘après ces règles. L‘endogamie des moitiés était strictement observée jusqu‘aux années 50, mais l‘observance de cette règle semble s‘être relâchée depuis. Toute-fois, nombre de mariages qui la transgressaient étaient des cas d‘hypogamie d‘hommes polygames contractant des unions secondaires.

C‘est la polygynie (règle 9) qui lie les villageois de rangs différents en un tout, le connubium asymétrique. Un homme de l‘aristocratie, le plus recherché des maris, contracte habituellement un premier mariage avec une femme de son rang. Il pourra subséquemment accepter l‘invitation d‘une femme de rang moyen. S‘il acceptait en second mariage l‘invitation d‘une femme de rang par trop inférieur, il ne serait plus invité par une femme de rang moyen. A son quatrième ou cinquième mariage, il pourra se permettre d‘accepter l‘invitation d‘une femme non esclave du rang le plus bas. De la même façon, un homme de deuxième rang épouserait d‘abord une femme de son rang avant d‘en épouser une de rang inférieur. C‘est de cette manière, par la circulation des hommes de haut en bas, qu‘est construit le système total [21] .

Comment les groupes matrimoniaux sont-ils concrètement constitués?

L‘endogamie des femmes de l‘aristocratie (règle 4) m‘a permis d‘identifier le groupe matrimonial supérieur et isogame, qui consiste en quatre lignages de la moitié de Koto-Piliang.

L‘endogamie des esclaves (règle 3) définit le rang inférieur auquel appar­tiennent les seize lignages d‘esclaves, la plupart étant de la moitié de Koto-Piliang. Alors que tous les lignages aristocratiques, formant un groupe matri­monial, s‘échangent des maris, il n‘en va pas de même pour les lignages du groupe matrimonial des esclaves. Certains lignages d‘esclaves forment un sous-groupe et n‘échangent leurs hommes qu‘entre eux. L‘examen minutieux des relations généalogiques et des faits de résidence suggère que cet arrangement en sous-groupes est fondée sur des règles de préférence pour les cousins réels ou classificatoires (règle 7, a et b) et pour la proximité spatiale (règle 8). Mais nous ne nous occuperons pas de ces sous-groupes, car ils ne contribuent pas à l‘identification des groupes matrimoniaux tels que définis ci-dessus.

Quant aux dix-neuf autres lignages de la moitié de Koto-Piliang et aux dix-sept de celle de Bodi-Caniago, comment sont-ils classés en groupes matrimo­niaux ? Les lignages de chacune des moitiés fondent leur pratique sur un certain nombre de distinctions raffinées, principalement dérivées des règles 6 et 10. J‘ai d‘abord obtenu de chaque lignage : l‘énoncé a) de son propre rang matrimo­nial, c‘est-à-dire de ses partenaires possibles (lorsqu‘on consentait à en parler) ; b) de ses relations matrimoniales réelles, c‘est-à-dire la liste de ses donneurs et preneurs d‘hommes habituels, qui a fait apparaître la règle de la modération dans l‘hypogamie masculine. J‘ai ainsi déterminé si, entre tels lignages parti­culiers de donneurs et/ou de preneurs de maris, les échanges étaient symétriques ou asymétriques. Quand ces investigations ne levaient pas l‘ambiguïté, l‘asso­ciation des lignages dans leur interaction quotidienne a aussi été considérée. A Biaro, les gens de rangs sociaux similaires tendent à s‘associer dans la vie quotidienne (règle 8) et se désignent mutuellement comme « gens d‘un même quartier » (urang sakampuang). Une fois identifiés, pour chaque lignage, les partenaires des échanges soit symétriques, soit asymétriques, j‘ai entrepris de situer la limite inférieure du choix d‘un groupe donneur et la limite supérieure de l‘acceptation par un groupe preneur dans les cas d‘échanges asymétriques [22] . Ce procédé fournit pour chaque lignage un univers de partenaires matrimo­niaux potentiels, certaines alliances ne s‘étant jamais réalisées. Le plan complet des alliances potentielles (et des règles qui les gouverneraient) existe inconsciem­ment en chacun des citoyens finement socialisés de Biaro. La reconstitution de ces « mondes possibles » par l‘ethnographe est nécessairement hasardeuse ; elle semble néanmoins faire partie intégrante du travail d‘interprétation. C‘est en procédant par de telles étapes et en raisonnant de la sorte que j‘ai déterminé l‘existence de trois groupes matrimoniaux (en plus des groupes de l‘aristocratie et de la classe des esclaves) dans la moitié de Koto-Piliang et de deux (en plus de celui de la classe des esclaves) dans celle de Bodi-Caniago.

A l‘intérieur de chacun de ces groupes, certains lignages de rang égal forment un connubium symétrique fondé sur les règles de préférence pour les cousins classificatoires (règle 7b) ou pour la proximité spatiale (règle 8) et s‘échangent leurs hommes. Ils ne seront cependant pas considérés ici.

 Tableau 3. Mariages au sein de la moitié Bodi-Chaniago.


Tableau 4. Mariages au sein des moitiés et entre elles.

PREVUES STATISTIQUES DU CONNUBIUM ASYMÉTRIQUE

Les tableaux 2 et 3 représentent respectivement la pratique matrimoniale de Biaro formant un connubium asymétrique à l‘intérieur de chacune des moi­tiés de Koto-Piliang et de Bodi-Caniago. Disposés sur la diagonale, les cinq carrés entourés d‘un trait gras du tableau 2 et les trois du tableau 3 représentent autant de groupes matrimoniaux ; les chiffres y figurant indiquent le nombre des maris donnés ou reçus à l‘intérieur du connubium symétrique que forme chacun des groupes matrimoniaux. Les chiffres figurant à l‘extérieur de ces carrés indiquent le nombre des maris donnés ou reçus sur le mode asymétrique, c‘est-à-dire échangés entre différents groupes.

Chaque tableau est divisé en deux par la diagonale en escalier formée des carrés en trait gras. La partie supérieure droite représente le connubium asymé­trique régulier du village, alors que toute la transaction matrimoniale repré­sentée dans la partie intérieure gaûche est irrégulière ou s‘écarte de mon modèle du système de mariage minangkabau, qui stipule que la partie inférieure doit être vide. Les données empiriques que présentent ces deux tableaux se rapprochent sensiblement du modèle. La plupart des quelques exceptions rencontrées sont dues à un relâchement de l‘application de la règle d‘hypergamie, l‘intensité de l‘émigration masculine mettant les femmes dans l‘impossibilité de contracter des unions avec leurs donneurs habituels.

Les groupes matrimoniaux de la moitié de Koto-Piliang sont numérotés I, II, III, IV et V dans l‘ordre hiérarchique descendant ; ceux de Bodi-Caniago, II‘, III‘ et V‘, afin d‘indiquer l‘équivalence approximative de groupes n‘appar­tenant pas à la même moitié, lorsqu‘ils ont ignoré l‘endogamie des moitiés à l‘occasion de mariages relativement récents. A ce stade, une question se pose : si les mariages sont vraiment contractés par référence aux titres, pourquoi y a-t-il cinq groupes matrimoniaux plutôt que quatre ?

Il y a deux manières d‘expliquer le fait que le nombre des groupes matrimo­niaux est supérieur à celui des titres, mais il ne s‘agit évidemment pas d‘expli­quer que leur nombre soit précisément de cinq. Premièrement, cette situation pourrait être le résultat d‘une scission d‘un lignage en deux, conformément à la règle des cinq générations. Lorsqu‘une telle scission se produit à Biaro, les lignages en résultant conservent le même titre hiérarchique et sont donc de rang égal. Il arrive que ces lignages nouvellement formés pratiquent entre eux l‘échange symétrique de partenaires matrimoniaux, la scission ayant pour but de permettre de telles unions. Dans ce cas, ces lignages restent à l‘intérieur du même groupe matrimonial. Mais il arrive aussi que deux lignages résultant d‘une scission n‘échangent pas de partenaires, ce qui peut se produire lorsque la scission est causée par un conflit entre deux segments de lignage. De plus, il est possible que des villageois d‘autres lignages perçoivent l‘un des sous-lignages comme étant l‘aîné de l‘autre, bien qu‘ils détiennent tous deux un même titre. Une telle perception peut être fondée sur l‘assertion d‘un sous-lignage quant à son statut d‘aîné, sur une meilleure gestion de sa réputation ou sur sa plus grande accumulation de richesses. Dans ce cas, le sous-lignage considéré comme aîné est l‘objet d‘une préférence matrimoniale et pourrait éventuellement reven­diquer son titre d‘aîné.

Une autre explication serait que les gens font une distinction plus fine entre « anciens habitants » et « nouveaux venus » au sein d‘un groupe de lignages de même rang. Cette distinction peut être fondée sur l‘ancienneté de l‘établissement dans le village, mais d‘autres facteurs pourraient être à l‘oeuvre, particulièrement la capacité d‘un lignage, soutenu par sa richesse, d‘affirmer sa position, et de la faire accepter par les villageois. Les mariages sont certes contractés pax référence au rang du titre du mari, mais comme le système des titres n‘est pas fermement établi, il y a toujours un doute quant au nombre des rangs ou à l‘appartenance de tel ou tel lignage à un rang donné, etc. Le modèle que je propose, comportant cinq groupes matrimo­niaux plutôt que quatres – bien qu‘ils soient constitués par référence aux titres –, montre la flexibilité et aussi l‘ambiguïté du système des titres. Il en révèle aussi la nature : la hiérarchie consiste en relations fluides et n‘opère pas entre quatre (ou plus) positions fixes.

Le tableau 4 juxtapose les tableaux 2 et 3 : on y trouve les mariages au sein des moitiés de Koto-Piliang et de Bodi-Caniago et les mariages entre moitiés, qui sont relativement récents. Le modèle du connubium asymétrique y est une fois de plus visible, bien que la présence de quelques chiffres dans la partie supérieure gauche – qui devrait être vide – renvoie aux exceptions qui rendent son contour moins précis. J‘insiste à nouveau sur le fait que ces exceptions ne démentent pas la présence du connubium asymétrique ; elles demeurent dues à de récents mariages transgressant les règles [23] .

Jusqu‘ici j‘ai montré que la pratique matrimoniale minangkabau forme un connubium asymétrique indépendant du mariage matrilatéral des cousins croisés (MMCC). En comparant maintenant les relations matrimoniales décrites ci-dessus avec le système des titres honorifiques et les relations de propriété, on constate une étroite correspondance indiquant que le connubium asymé­trique minangkabau est le produit de mariages contractés en considération du rang politique et de la richesse des lignages des partenaires. Cette corres­pondance vient étayer ma thèse.

CORRESPONDANCE ENTRE LE SYSTÈME DE AMRIAGE, LE SYSTÈME DES TITRES ET LES RELATIONS DE PROPRIÉTÉ

L‘existence de quatre rangs dans le système des titres a déjà été mentionnée (cf. supra, p. 94). Mais à Biaro il n‘y a pas unanimité quant à l‘appartenance d‘un lignage donné à un rang donné, particulièrement pour ce qui est des lignages de rang médian. J‘ai dénombré quatre ensembles d‘opinions (a, b, c, d) concernant le rang politique de chacun des cinquante-six lignages ; ces données sont présentées au tableau 5, les lignages y étant classés selon leur groupe matrimonial respectif afin de faciliter la comparaison entre rang matrimonial et rang politique [24] .

Il y a une correspondance approximative entre le rang matrimonial et le rang politique : les groupes matrimoniaux sont distribués hiérarchiquement d‘après les titres de rangs différents. Mais il n‘y a pas unanimité quant à la hiérarchie politique des lignages. Par exemple, selon l‘opinion a, les lignages appartenant aux groupes matrimoniaux II‘ et III‘ détiennent le titre de rang 2, alors que les opinions e et d leur attribuent le titre de rang 1, et ainsi de suite. Cela montre la rivalité entre les lignages pour les titres de haut rang et le fait que le rang d‘un lignage ne lui est pas absolument acquis. Cepen­dant, la pratique matrimoniale de ces lignages indique que lorsque ces percep­tions doivent servir de guide pour l‘action et que le choix d‘un mari en dépend, les lignages des groupes matrimoniaux II‘ et III‘ sont considérés comme déten­teur d‘un titre de rang 2.

OPINIONS

Rang

(titre)

a

b

c

d

1

I (3),    II (4),

1 (3)

1 (2),    II (1),

I (2), II‘ (2),

 

III (1)

 

II‘ (2)

III‘ (1)

2

III (4), IV (2),

II (2), ?

I (1), II (3),

I (1),    II (3),

 

II‘ (4), III‘ (1)

 

III (6), II‘ (1)

III (2), IV (1)

3

III (4), IV (6),

IV (2), ?

III (2), IV (6),

III (5), IV (2),

 

III‘ (10)

 

III‘ (2)

III‘ (13)

4

V (I6)

V (1), ?

V (16)

V (16)

Tableau 5. Quatre opinions concernant la classification selon les titres.

Les quatre évaluations différentes du rang politique s‘accordent plus ou moins sur le fait que les lignages du groupe matrimonial I détiennent le titre de rang 1, bien que certains aient l‘impression que quelques lignagnes du groupe II et II‘ le détiennent aussi. Le titre de rang 1 est donc disputé à l‘aristocratie par les lignages voisins.

Quant au rang 2, tous s‘entendent à peu près pour dire que les lignages des groupes matrimoniaux II, III, et II‘ en détiennent le titre (panghulu bahindu). Le nombre d‘opinions divergentes n‘est pas significatif. Quant aux rangs 3 et 4, il y a presque unanimité pour dire que les lignages des groupes III, IV et III‘ détiennent le titre de panghulu dibawah paruik (rang 3) et que ceux du groupe V n‘en détiennent aucun, c‘est-à-dire qu‘ils sont de rang 4. Le tableau suivant présente cette correspondance entre le titre et le rang matrimonial.

Rang/Titre

panghulu basuku

I

panghulu bahindu

II, III, II‘

panghulu dibawah paruik

III, IV, III‘

kamanakan dibawah lutuik

V

Tableau 6. Correspondance entre le titre et le rang matrimonial

Les rangs politiques respectifs des cinquante-six matrilignages n‘apparaissent ni clairement définis ni fixes ; les villageois en ont pourtant une certaine idée qui se traduit en acte lorsqu‘ils ont à choisir un partenaire matrimonial. Ainsi le rang politique, si ambigu soit-il, est-il reproduit à travers les relations matrimoniales.

Lorsqu‘on examine les relations de propriété (la possession des rizières), on trouve une correspondance similaire : le groupe matrimonial I est le plus riche, suivi du groupe II, des groupes III et II‘, puis des groupes IV et III‘, et enfin du groupe V, qui ne possède pratiquement pas de terres. Le tableau ci-dessous présente un état plus détaillé de la situation.

GROUPE MATRIMONIAL

Bien foncier

en hectares

V

IV

III‘

III

II‘

II

I

Total

sans terre

7

0

0

0

0

0

0

7

0,01–0,66 ha

8

3

3

0

0

0

0

14

0,67–1,32 ha

1

3

6

2

2

0

0

14

1,33–1,99 ha

0

2

1

3

2

0

0

8

2,00–2,66 ha

0

0

1

3

0

0

0

4

2,67–3,32 ha

0

0

1

0

0

0

1

2

3,33–4,66 ha

0

0

0

0

0

2

0

2

4,67–5,99 ha

0

0

0

1

0

2

0

3

6,00–6,67 ha

0

0

0

0

0

0

2

2

Total

16

8

12

9

4

4

3

56

Tableau 7. Correlation entre le rang matrimonial d‘un lignage et son bien foncier

La correspondance entre la pratique matrimoniale, le rang politique et la richesse, tout comme la faible fréquence des mariages de cousins croisés, signifie que lorsqu‘il s‘agit du choix d‘un partenaire matrimonial, les Minangkabau ne se soucient pas de trouver une cousine croisée matrilatérale, mais considèrent plutôt la richesse et le titre du partenaire éventuel.

L‘IDÉOLOGIE DU CONNUBIUM ASYMÉTRIQUE

Comme l‘ont montré les statistiques matrimoniales, l‘unité du connubium asymétrique, système constitué de groupements humains inégaux, est maintenue par la polygynie, plus précisément par les mariages non primaires des hommes de haut rang avec des femmes de rang inférieur, à l‘exception des esclaves. Cette structure matrimoniale est certainement asymétrique mais non pas cir­culaire. Comme le signalait justement Leach (1952), les mariages contractés en fonction des différences de rang ne peuvent produire un connubium cir­culant au niveau des règles de mariage. Mais plusieurs aspects de l‘idéologie cherchent à compenser l‘impossibilité formelle de la fermeture du cercle. La circulation topologiquement asymétrique des hommes entre les différents niveaux d‘une société hiérarchisée joue le même rôle que le connubium circulant, qui forme un espace social en reliant divers points. Le connubium asymétrique et le connubium circulant s‘inscrivent tous deux dans la problématique de la communication entre les strates ou les groupes sociaux. Les gens de différentes strates sont identiques, mais ils tracent des frontières entre eux au moyen de symboles d‘identité qui différencient une strate d‘une autre. En même temps, ces groupes sont liés les uns aux autres par l‘échange des hommes. Les deux types de connubium sont des solutions différentes à des situations politiques et économiques différentes.

La classe des esclaves n‘est pas intégrée aux autres groupes dans le connu­bium asymétrique. Mais ses membres sont liés au reste de la communauté par leur dépendance absolue envers leurs oncles (aînés). La communauté forme ainsi une entité hiérarchisée. Les Minangkabau croient cependant se conformer à un idéal d‘égalitarisme (Naim 1981 ; Naseron 1957). Cet idéal d‘égalitarisme est exprimé comme un connubium circulant. L‘illusion de la fermeture du cercle est créée par plusieurs procédés : suppression du discours sur les strates et dis-simulation constante des différences de rang ou des règles asymétriques de mariage ; préférence manifeste pour les mariages de cousins croisés, qui a fait croire à certains anthropologues que la structure sociale minangkabau repose sur le connubium circulant (P. E. de Josselin de Jong 1960 ; Junus 1964) ; enfin, certaines transgressions se produisant périodiquement dans le connubium asymé­trique, mais souvent justifiées par l‘idéologie islamique, donnent l‘apparence de la fermeture du cercle. Ainsi en est-il des « mariages anormaux » contractés entre hommes de rang modeste et femmes de haut rang. Ce type de simulation doit être vu comme partie intégrante de la structure.

Pourquoi les Minangkabau répugnent-ils à accepter le caractère hiérarchique de leur société, à la différence des Javanais ou des Indiens étudiés par Naim (1981) et Dumont (1979). La typologie des sociétés indonésiennes établies par Berthe (1970) nous aide à trouver une réponse. La société minangkabau, qui selon cette typologie serait de type intermédiaire, n‘a pas accepté le règne de la hiérarchie ou ne s‘y est pas encore habituée, bien que ses conditions économiques et politiques tendent vers une organisation sociale hiérarchisée. Les Minangkabau ne supportent pas de parler des relations sociales par réfé­rence aux rangs ; ils semblent beaucoup plus à l‘aise d‘en parler par référence au sang.

Le raisonnement minangkabau qui sous-tend le connubium asymétrique repose en effet sur le concept de la pureté du sang : plus élevé est le rang politique, plus pur est le sang, et c‘est via les hommes de haut rang avec lesquels ils concluent des mariages que les gens de rang inférieur s‘approchent du rang supérieur ou s‘y rattachent. Cette transmission masculine fait du vil­lage une grande famille ; c‘est précisément là une autre manière d‘établir la hiérarchie en fonction de la « distance généalogique par rapport au roi », comme en Malaisie ou en Thaïlande (Kemp 1978), ou comme à Bali par l‘« extinction progressive du statut » (C. & H. Geertz 1975) : autant de méca­nismes par lesquels plusieurs cours des royaumes de l‘Asie du Sud-Est main-tiennent et reproduisent leur « entourage » (Hanks 1975) de vassaux et de nobles organisés en un réseau hiérarchisé dont le pivot est l‘image du roi sacré.

Dans certaines sociétés de petites dimensions – du type de celles classées par Berthe (1970) comme l‘« Indonésie périphérique » –, oh la portée du système économique et politique est strictement limitée, il est plausible que le connu­bium asymétrique puisse coïncider avec le mariage matrilatéral des cousins croisés MMCC (m) ou MPCC (f), ces partenaires étant les seuls qui permettent à un individu de maintenir son rang social. Mais dans les sociétés similaires à celle des Minangkabau, où la population est nombreuse, le commerce assez déve­loppé et le système politique proche du type de l‘« Indonésie centrale » de Berthe, le rôle du MMCC (m), ou MPCC (f), semble plus limité.

Berthe (ibid. : 721) avait fait remarquer la nécessité de distinguer structure simple et structure complexe dans les sociétés indonésiennes. Dans les sociétés du type périphérique, la structure élémentaire de parenté est toujours claire-ment visible, alors qu‘elle se désagrège complètement dans celles du type cen­tral. La société minangkabau peut être située à un stade intermédiaire du modèle évolutionniste de Berthe : elle a dépassé le stade du type périphérique et s‘approche du type central. Chez les Minangkabau, l‘hypergamie féminine n‘implique pas le mariage patrilatéral (du point de vue d‘Ego féminin) des cou­sins croisés, parce que le nombre des unités échangistes n‘y est pas limité. En supposant qu‘il soit de quatre, comme cela a pu se produire au moment de la fondation du village, alors seul le mariage avec un cousin croisé patrilatéral permetterait à une femme de maintenir son rang. Mais lorsque ces unités sont au nombre de cinquante-six, comme à Biaro, de nombreuses autres possibi­lités lui sont offertes.

En outre, le flot constant d‘immigrés fournit au village de nouveaux par­tenaires matrimoniaux. Sans doute les gens sont-ils normalement réticents à épouser ces nouveaux arrivants, qui sont d‘ordinaire placés au plus bas niveau du connubium asymétrique ou en sont mêmes exclus. Mais j‘ai mentionné plus haut et ai démontré en détail ailleurs (Pak 1986 : 303) que la hiérarchie du système politique villageois (le système des titres) est fondée sur son lien avec le roi, l‘autorité d‘au-delà du village. Pour cette raison, même les nou­veaux arrivants peuvent réussir à faire valoir leur statut élevé en invoquant un lien avec le roi. Ils peuvent ainsi devenir des « donneurs d‘hommes souhai­tables » et prendre place au sommet de la hiérarchie.

Autrement dit, le connubium asymétrique tel qu‘on le rencontre chez les Minangkabau est le produit non pas du seul mariage matrilatéral des cousins croisés, mais aussi d‘éléments variés tels que le rang politique, la richesse, etc., qui sont caractéristiques d‘une société féodale complexe. Ignorer cette complexité de la société minangkabau et limiter son attention au mariage des cousins croisés comme seul générateur de l‘asymétrie entre affins, ce serait forcer le modèle de ce type de mariage.

(Traduit de l‘anglais par Louis Dussault)

Direction de la politique et de la recherche

Ministre de l‘emploi et de l‘immigration. Hull, Québec, Canada.

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Ok-Kyung Pak est spécialiste du développement social et de l‘égalité entre les sexes et fonctionnaire à l‘Agence canadienne de développement international.

Image: http://indahnesia.com



[1] Ces recherches furent subventionnées par une bourse pré-doctorale de la Compagnie Pétrolière Impériale et par le CRSSH du Canada. Le garant local des recherches fut l’IKIP de Padang. Je suis reconnaissante aussi de l’aide inestimable fournie par les amis de Biaro, trop nombreux pour les énumérer ici. La première version de cet article fut présentée à l’équipe ERASME du CNRS (Paris) dans le cadre d’un projet de coopération France-Québec. Les commentaires de C. Barraud, D. de Coppet et A. Itéanu me furent alors très utiles. Je suis reconnaissante aussi des commentaires de J.-C. Muller et d’E. Schwimmer.

[2] JUNUS (1964), KATO (1982), KAHN (1976, 1980) soutiennent la dernière hypothèse, BENDA-BECKMAN (1979) la première.

[3] Les Minangkabau ont une « théorie spontanée de la reproduction » (SCHNEIDER 1984: 118) spéci­fique à chaque matrilignage (kaum), qui reconnaît ses règles particulières de formation de « connu­bia triadiques » (JOSSELIN DE JONG 1935) et les rattache à des concepts tels que bibit yang baik (« bonne semence »), etc. Aucun Minangkabau n’a cependant dressé le plan de ces divers concepts spontanés pour la totalité des cinquante-six lignages afin d’en étudier les relations réciproques. Dans la mesure où mon étude réunit ces plans en un ensemble inexistant dans la pensée spontanée, elle procède d’un modèle analytique, composé néanmoins d’éléments appartenant à la théorie spontanée.

[4] Pour Josselin de Jong, ce sont les clans (suku) qui sont les unités échangistes.

[5] L’expression « connubium asymétrique » apparaît pour la première fois dans le livre de VAN WOUDEN (1935), puis est utilisé par P. E. DE JOSSELIN DE JONG (1960: 35). « Connubium cir­culant » se trouve chez P. E. DE JOSSELIN DE JONG (1960: 61), LEACH (1952: 155) et VAN WOUDEN (1935 : 90-91) ; on trouve « connubium asymétrique circulant » chez P. E. DE JOSSELIN DE JONC (1960 : 41) ; MMCC chez LEACH (ibid.) ; mariage exclusif des cousins croisés chez VAN WOUDEN (ibid.: 21) et P. E. DE JOSSELIN DE JONG (ibid.: 63) ; et échange généralisé chez LEACH

[6] Cf. KEMP (1980) pour la Thaïlande et la Malaisie. L’analyse de BOON (1977) montre que les mariages balinais, fondés sur une obsession similaire du rang, produisent un système de quasi-caste qui ressemble au connubium asymétrique minangkabau.

[7] Les données analysées ici proviennent de la section de village (jorong) de Biaro, qui fait partie du Nagari Biaro Gadang, Kecamatan IV Angkat Candung, Kabupaten Agam dans la province de Sumatra Ouest.

[8] Ce chef est appelé « oncle maternel » (mamak) par les membres des lignages de son sous-clan qui sont inférieurs au sien. Ainsi cet homme (représentant son lignage maternel) serait un oncle maternel fictif pour les membres de tous les lignages, sauf le sien.

[9] La présence côte à côte des connubia symétrique et asymétrique n’a été ni reconnue ni suggérée par P. E. de Josselin de Jong. Un tel système n’est toutefois pas sans précédent. D’après Lévi-Strauss, dans certaines sociétés, comme chez les Mandchous, une unité généalogique se sépare d’un corps plus grand au bout de cinq générations. Le même phénomène se produit à la septième génération chez les Kazak et à la neuvième chez les Yakut et les Buriat. De telles fissions obli­gatoires servent à former de nouvelles unités exogamiques. Dans l’établissement d’un connubium symétrique, le « clan exogamique est subdivisé en deux mokun, qui deviennent les nouvelles unités exogamiques » (LEVI-STRAUSS 1967 : 448).

[10] Les Minangkabau disent se marier conformément aux titres, mais il serait plus précis de dire qu’ils se marient conformément à leur perception des rangs des titres, puisqu’il n’y a pas unani­mité quant au titre que détient tel ou tel lignage. Un lignage invite donc un homme, conformément à sa perception, ou à son évaluation du rang de l’homme en question.

[11] Cf. THOMAS (1997 : 145-146) et mas réponse dans PAK (1986 : 348-355).

[12] BAHAR DATUK NAGARI BASA (1965).

[13] Cf. PAK (1986 : 355-361) pour d’autres exemples.

[14] Bako désigne le « groupe du père » et sumando, un « homme marié à une femme du lignage » ; les deux termes désignent la catégorie du groupe donneur de maris. Anak pisang se traduit litté­ralement par « enfant [de] banane », qui signifie « enfant obtenu par le don d’un homme du lignage ». Pasumandan désigne les « femmes mariées aux hommes du lignage ». Ces deux derniers termes désignent la catégorie du groupe preneur. THOMAS (1977) rejette cette catégorisation. Cf. note. 11.

[15] P. E. DE JOSSELIN DE JONG (1960: 63) pensait démontrer l’existence du connubium asymétrique chez les Minangkabau en affirmant que « le mariage idéal [...] qui est sous-jacent à la structure sociale minangkabau est le mariage exclusif des cousins croisés ». En niant que le mariage matrila­téral des cousins croisés soit cette règle idéale (THOMAS 1977 : 145) ou en affirmant une préfé­rence plus marquée pour le mariage patrilatéral (BENDA-BECKrnAN 1979 : 297), ses opposants pen­saient rejeter le connubium asymétrique comme modèle de la structure sociale minangkabau.

[16] Le mariage d’Ego féminin avec un cousin croisé patrilatéral est communément désigné par les anthropologues comme le mariage matrilatéral des cousins croisés (MMCC) sans qu’il soit spécifié que le point de vue est celui d’Ego masculin. Or, dans le système de mariage minangkabau, il est nécessaire de considérer le mariage des cousins croisés du point de vue d’Ego féminin, car le mariage est généralement contracté à l’initiative du lignage de la femme. Pour éviter toute confusion, j’indique entre parenthèses le sexe d’Ego (f ou m) dans les abréviations, MPCC (f), équivalent à MMCC (m).

[17] A Biaro, le mouvement islamique réformiste a tenté d’abolir les relations sociales « féodales » ; il en a résulté qu’une femme d’un lignage de haut rang (disons A) s’est mariée à un homme d’un lignage de rang inférieur (B). Or, vingt ans plus tard, le fils de cette femme était invité par la nièce de l’homme, comme le montre le diagramme ci-dessous. Du point de vue du marié, il s’agit d’un MPCC (m), habituellement considéré comme un mariage aberrant, car il inverse la relation hiérarchique. Mais dans ce cas-ci, c’est en vertu de la règle d’hypergamie féminine que le fils corrigeait le mariage de sa mère

[18] Selon les statistiques obtenues indépendamment dans différents villages minangkabau par THOMAS (1977 : 99) et KAHN (1976: 78), les MMCC (m) comptent pour 5% et les MPCC (m), pour 2% de leurs échantillons de mariages. Ces chiffres sont assez différents de ceux que j’ai recueillis en 1980 à Biaro, à propos de 467 mariages (voir ci-dessous). La différence des pourcentages de MMCC (m) est due principalement, selon moi, à la plus grande profondeur temporelle de mes généa­logies (quatre à huit générations) et à la plus grande ancienneté moyenne des mariages considérés (étalés sur les 150 dernières années). Je ne considère donc pas que ces pourcentages plus élevés donnent de la situation actuelle une image très différente de cette révélée par Kahn et Thomas. Sur 467 mariages, les MPCC (m) de 1er degré sont au nombre de 15, soit 3,2% ; les MPCC (m) classificatoires 9, soit 1,9% ; les MMCC (m) de ler degré 43, soit 9,2% ; les MMCC (m) 43, soit 9,2% également.

[19] Conformément à cette règle, un lignage peut se scinder en deux toutes les cinq générations, consti­tuant ainsi deux sous-lignages indépendants pouvant contracter des mariages entre eux. Un dicton minangkabau évoque une telle pratique :

Asak-asak tungku

Pars, pars, foyer

asak-asak tungku nan tigo

partez, partez, pierres du foyer

Asak-asak suku

Pars, pars, suku (matriclan)

supaya dapat timbang tarima

qu’on puisse donner et recevoi

 [20] Toutefois, les relevés statistiques dépendent de l’étendue de la catégorie des cousins croisés. THOMAS (1977) définit les MMCC (m) comme ceux des cousins jusqu’au troisième degré. Cette définition ne tient pas compte de la règle des cinq générations, ce qui conduit à une plus faible proportion de MMCC (m) et masque du même coup le processus de la fermeture du circuit.

[21] Le système traditionnel de résidence des hommes minangkabau est en effet complexe et mal décrit. Tandis que la femme minangkabau se présente comme un élément fixe et immobile, l’homme cir­cule toujours : c’est normal pour lui de faire de très longs voyages (marantau), de circuler entre les maisons de ses épouses et la maison de sa sœur tandis que la maison des hommes (surau), co­propriété de son sous-clan (hindu), était traditionnellement son seul chez soi. Malheureusement,. quand je travaillais à Biaro aucun surau n’existait plus, car les hommes aujourd’hui habitent surtout chez leurs épouses.

[22] Cf. PAK (1986 : 419-424) pour la description des étapes de l’identification des groupes matrimoniaux.

[23] Aussi doit-on admettre que le connubium asymétrique n’est plus le modèle de la société minang­kabau du vingtième siècle. L’endogamie de village, qui en est le fondement, n’est plus possible en raison de l’émigration.

[24] Le tableau devrait être lu de la manière suivante. L’expression I (3) de la première ligue de la pre­mière colonne signifie que 3 lignages du groupe matrimonial 1 sont considérés comme détenteurs du titre de rang 1 selon l’opinion a. De la même façon, l’expression suivante II (4) signifie que 4 lignages du groupe II sont considérés comme détenteurs du titre de rang 1 selon l’opinion a, et ainsi de suite.

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Remarques